Comment les plus récentes technologies facilitent le déchiffrement de la plus vieille écriture du monde : 3D, bibliothèque numérique et dictionnaires en ligne

L’assyriologue Dominique Charpin montrait dans l’introduction de son ouvrage Lire et écrire à Babylone comment le déchiffrement des tablettes cunéiformes était une tâche ardue. Il y a, évidemment, la difficulté de traduction. D’abord, il faut identifier la langue véhiculée par la tablette, puisque le cunéiforme était utilisé pour transcrire plusieurs langues. Outre le sumérien et l’akkadien (et ses dérivés, le babylonien et l’assyrien) qui sont les langues propres à la région, le cunéiforme a également été utilisé par des peuples étrangers en contact avec ces vieux Mésopotamiens, pensons simplement aux Hittites et aux Élamites. Ensuite, une fois que l’assyriologue a trouvé la langue du document, il faut identifier la valeur de chacun des signes (au nombre de 600 pour le babylonien standard) et ce n’est pas chose facile lorsque l’on considère que chaque signe peut être à la fois polyphonique (un seul signe pour plusieurs sons) et à la fois polysémique (un seul signe pour plusieurs mots).

En plus de la très laborieuse traduction, l’assyriologue rencontre d’autres difficultés qui rendent sa tâche encore plus ardue, celles-ci sont d’ordre matériel. L’écriture cunéiforme a ceci de particulier qu’elle en est une tridimensionnelle, en effet, le scribe, avec un calame, effectue des incisions en forme de clou (du latin cuneus, d’où le nom cunéiforme) dans de l’argile fraîche. « C’est donc le jeu de l’ombre et de la lumière qui fait apparaître les signes d’écriture […] » (Charpin, 2008 p.20). Cette particularité des inscriptions cunéiformes engendre la difficulté de reproduire fidèlement un document. Si on opte, par exemple, pour la reproduction par photographie, on passe du 3D au 2D et certaines subtilités se perdent, indubitablement. De plus, il faut prendre un minimum de 6 clichés pour que l’ensemble des signes soit visible. Ajoutons qu’il faut que l’éclairage soit optimal. Heureusement, le recours aux nouvelles technologies pourrait combler certaines lacunes de la reproduction. En effet, le département des sciences de l’informatique de l’Université Stanford en Californie développe depuis 2002 une technologie qui permet non seulement de numériser la tablette cunéiforme en 3D, mais aussi de faire son impression tridimensionnelle (The Stanford Cuneiform Tablet Visualization Project). Ce processus se divise en trois étapes principales : la première consiste à numériser la tablette sous plusieurs angles avec une résolution très précise (50 µm). Lors de la seconde étape, on procède à « l’étalement » de la tablette qui est divisée en différents morceaux rectangulaires et ce à l’aide du logiciel Paraform.

Figure 1. (a) A photograph of a small Ur III dynasty cuneiform tablet (from 2100 BC). (b) A Phong-shaded rendering of a 50-micron resolution 3D model containing 3.2-million triangles. Note that the writing wraps around the edges of the tablet, making it difficult to see from a single picture. (c) The writing has been unwrapped and shown as a displacement map as described in the text. (d) The unwrapped inscriptions have been accessibility colored, curvature colored, and rendered with Phong shading to enhance readability. S.A. Anderson and Marc Levoy, Stanford University

Les inscriptions sont ainsi rendues visibles dans une seule reproduction. Puis, selon une technique très minutieuse, on procède à l’impression proprement dite. En dépit de certaines lacunes, la méthode ne réalise pas (encore) une reproduction parfaite, cette technologie permet néanmoins d’apprécier les subtilités de la tablette cunéiforme sous toutes ses courbures, sans que l’on ait à manipuler et donc à abîmer les originaux. On note des projets similaires dans d’autres établissements, notamment au Cornell Creative Machine Lab, un laboratoire associé à l’Université de Cornell à New York, (3D Printing of Cuneiform Tablets).

Outre la difficulté de reproduire fidèlement la tablette cunéiforme, l’assyriologue rencontre un autre problème, les tablettes sont très souvent endommagées et lacunaires. Pour restituer complètement (le plus possible, du moins) un texte, l’assyriologue doit, le plus souvent, recourir à toutes les copies existantes. Ceci est possible pour les textes littéraires qui, en fonction de leur popularité, sont fréquemment recopiés. C’est, évidemment, toute autre chose pour les tablettes comptables. Ainsi donc, l’assyriologue part à la recherche des différentes tablettes d’un même récit. Mais, autre obstacle, les tablettes sont réparties un peu partout dans les Musées et Universités du monde, résultat de l’internationalisation des fouilles en Irak à la toute fin du XIXe siècle. Dominique Charpin donne l’exemple des tablettes découvertes à Nippur qui sont réparties dans trois différentes institutions : l’une à Philadelphie aux États-Unis, l’autre à Istanbul en Turquie et la troisième en Allemagne. Heureusement, les différentes institutions commencent à travailler de concert et à créer des bases de données où sont cataloguées les innombrables tablettes. Tel est le cas de la Cuneiform Digital Library Initiative (CDLI) un projet dirigé par Robert K. Englund de l’Université de Californie et Peter Damerow de Max Planck Institute for the History of Science à Berlin. Parmi les partenaires, évidemment nombreux, on compte le British Museum et le Musée de l’Ermitage en Russie.

Leur projet est d’envergure, les directeurs souhaitent numériser systématiquement toute la documentation cunéiforme existante et procéder à sa publication électronique. On estime, très approximativement, à plus d’un demi million de tablettes cunéiformes remisées dans les collections privées et publiques et le CDLI a déjà catalogué électroniquement près de 225 000 de ces documents. L’objectif est donc que chacun des documents possède une fiche contenant la translitération (la transcription du texte en alphabet grec), un glossaire et une photo que l’on peut agrandir pour apprécier les détails. Dommage qu’elle n’utilise pas la technologie 3D ! Cette base de données permet ainsi de pallier, en partie, au problème de déplacement. De plus, le regroupement des documents dans une base de données centrale facilite, il va sans dire, la recherche.

Nous avons souligné, plus haut, la quantité élevé de signes cunéiformes dont chacun possède plusieurs valeurs mais qui peuvent également être combinés pour former un nombre impressionnant de mots. En ce qui concerne l’akkadien, la traduction est facilitée par l’existence d’un très volumineux dictionnaire, le Chicago Assyrian Dictionnary, compilé depuis le début des années 1920. Jusqu’à tout récemment, il fallait se déplacer dans les bibliothèques pour pouvoir le consulter mais, depuis le printemps 2011, il est maintenant possible de le télécharger gratuitement en ligne (The Assyrian Dictionary of the Oriental Institute of the University of Chicago). Ce sont 21 volumes contenant plus de 8000 pages qui sont ici rendus accessibles. Les sumérologues auraient la tâche facilitée s’ils avaient accès à de telles ressources mais, dommage, il n’existe pas de dictionnaires encyclopédiques pour la langue sumérienne, seulement quelques ouvrages isolés portant sur un vocabulaire thématique.

La lecture des documents cunéiformes demeurera toujours au stade de déchiffrement, il est en effet impossible, même pour les assyriologues les plus chevronnés, de lire de façon instantanée un texte cunéiforme comme vous lisez ces lignes à l’instant sans trop y réfléchir. À moins que l’inscription soit d’une calligraphie parfaite et soit très stéréotypée, son déchiffrement est un processus mental long et fastidieux. Certaines technologies facilitent néanmoins cette laborieuse tâche. Nabû soit loué !

Cloé C.

ANDERSON, Sean et Marc LEVOY, « Unwrapping and Visualizing Cuneiform Tablets », IEEE Computer Graphics and Applications, Vol. 22, No. 6, November/December, 2002, pp. 82-88, http://graphics.stanford.edu/papers/cuneiform/, (15 décembre 2011)

« CDIL. Cuneiforme Digital Librairy Initiative », < http://cdli.ucla.edu/ >, (16 décembre 2011)

CHARPIN, Dominique, « Lire et écrire à Babylone », Paris, PUF, 2008, 315p.

ROTH, Martha T. (éditrice en chef), The Assyrian Dictionnary of the Oriental Institute of the University of Chicago,  Oriental Institute of the University of Chicago, Avril 2011 (dernière révision), 21 volumes, http://oi.uchicago.edu/research/pubs/catalog/cad/, (16 décembre 2011)

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Humanités numériques au coeur de la communauté de Cleveland

Bonjour,

Je veux vous introduire à un outil incroyable développé par le Center for Public History & Digital Humanities à Cleveland, OH. Il s’agit du site et de l’application Smartphone Cleveland Historical. Je vous présente d’abord le centre de recherche en quelques mots.

Ce centre de recherche désire diversifier les méthodes et les enseignements de l’histoire collective ou public history. Avec la création de divers projets dynamiques, le centre veut transformer l’enseignement de l’histoire et favoriser la consolidation des communautés d’institutions culturelles, mémorielles.  Le centre a créé des projets régionaux et locaux ainsi qu’une vaste collection d’entrevues d’histoire orale. Il a été d’abord fondé par deux professeurs de la Cleveland State University.

Le site internet de Cleveland Historical est très éducatif et interactif. Il combine l’histoire orale, plusieurs images avec des descriptions détaillées, des diaporama, des vidéos et des textes élaborés. Plus d’une centaine de sites à valeur historique sont décrits et accessibles par un moteur de recherche. Chaque site présenté est géolocalisé sur une carte et s’allie à plusieurs sources numérisées. Les sites sont rassemblés sous différents thèmes et peuvent être abordés dans des tours. Ces tours sont disponibles via l’application. Pour donner quelques exemples, il y a les transports et leur impact sur le développement de la ville, la scène musicale du quartier des spectacles de Cleveland, Les musées, archives et bibliothèques, ou l’immigration irlandaise.

La grande diversité des sources rend la navigation très intéressante et le contenu instructif. Le fait qu’une équipe de chercheurs et d’étudiants en histoire produisent le contenu confirme la qualité qu’on y retrouve. La provenance de chaque photographie est soulignée. Par contre, je reproche l’absence de bibliographie et d’une méthodologie détaillée. Je ne peux m’empêcher de comparer l’outil à Historypin. Cleveland Historical est définitivement à imiter et les projets qu’ils mettent en œuvre, bien qu’ils sollicitent les communautés locales comme le fait Historypin, sont articulés par des professionnels de l’histoire et rajoutent une profondeur nécessaire à l’interprétation de sources iconographiques et d’histoire orale.

Alex Giroux

Sources :

Center for Public History & Digital Humanities, Cleveland Historical, <http://clevelandhistorical.org> (15 décembre 2011)

Center for Public History & Digital Humanities,  <http://csudigitalhumanities.org/>  (15 décembre 2011)


Priorité: mettre l’histoire à l’avant scène; moyen: humanités numériques

Je veux vous mettre la puce à l’oreille concernant un débat important dont vous avez certainement entendu parler récemment. Il s’agit de celui sur l’enseignement de l’histoire et des orientations de recherche des historiens par rapport aux nécessités politiques et culturelles du Québec.

Voici un lien vous permettant de vous mettre à jour sur ce débat qui se déroule dans tous les médias, y compris Internet. Voici également un organisme qui appuie activement l’enseignement de l’histoire et désire en changer les paramètres, il s’agit de la Coalition pour l’histoire.

Je crois que l’enseignement de l’histoire peut bénéficier de l’approche des humanités numériques. Nous l’avons abondamment vu dans le cours, et je pense que nous en sommes tous convaincus, le WEB et les outils informatiques peuvent apporter une plus-value à l’enseignement de l’histoire à tous les niveaux. Cette approche constitue évidemment une partie de la réponse aux problèmes que concernent l’intérêt peu manifeste des Québécois(es) pour l’histoire. Un enseignement plus dynamique, plus axé sur la pratique historienne et la recherche aura sans doute l’effet de susciter davantage d’engouement de la part des élèves, mais aussi de leur inculquer des connaissances de base qui leur permettraient d’avoir une perspective historique utile quand vient le temps d’appréhender la monde moderne et ses difficultés.

J’ai personnellement eu la chance de prendre un cours avec monsieur Gilles Laporte sur l’histoire des patriotes ici à l’UQAM. Ce professeur engagé et patriote de l’année en 2010, utilise activement les possibilités des humanités numériques dans ses cours, et par expérience personnelle, je peux vous dire que cela les rend passionnants. Il utilisait entre autres Google earth pour faire des cartes, mais bien au-delà, afin de naviguer d’un endroit à l’autre de la province et de nous montrer les endroits où les Patriotes se sont battus, se sont réfugiés, se sont fait pendre ou ont été commémorés, grâce la vue actuelle de Street View. Gilles Laporte tient également un site très actif où l’on peut avoir accès à des archives en ligne, les évènements reliés au patriotes ou aux loyaux dans la plus grande exhaustivité, et une foule d’autres informations.

Si vous voulez entendre l’opinion de Gilles Laporte sur l’enseignement de l’histoire 1 an avant le débat actuel: Entrevue avec Gilles Laporte avec Benoît Dutrizac au 98,5 fm

Concernant l’importance de l’histoire, des historiens et de leur rôle dans les débats de société actuels, voici deux sites, l’un en français et l’autre en anglais qui supportent activement la participation des historiens et la valorisation de leurs recherches dans la sphère publique. Je vous invite à aller lire le manifeste dans la section «à propos – pour une histoire engagée».  Il y a également plusieurs articles fort intéressants sur le devenir de la profession historienne. Il m’apparaît évident que tout historien ou professeur d’histoire, futur ou actuel doit prendre position!

Alex Giroux

Sources = les liens de l’article!


Roy Rosenzweig Center for History and New Media : Building a Better Yesterday, Bit by Bit

Source : http://www.zotero.org/

Depuis le début du cours, plusieurs références ont été faites, peut-être sans le savoir, à des documents ou des outils qui ont été produits et développés par le Centre for History and New Media (CHNM) de l’Université de George Mason en Virginie. Ce centre a été fondé en 1994 par Roy Rosenzweig et avait comme but premier la démocratisation de l’histoire (accessibilité des sources) par l’utilisation de l’informatique et des médias numériques. En avril 2011, suite au décès de son fondateur en 2007, le centre a été renommé Roy Rosenzweig Centre for History and New Media en son honneur. Les activités du CHNM se divisent en trois catégories principales : enseignement et apprentissage, recherche et outils et expositions et collecte, sections que l’on retrouve sur le site du CHNM.

La première section du site se consacre à l’éducation. Le CHNM présente ici une vingtaine de projets qui peuvent être utilisés dans le cadre de la planification d’un cours ou par les étudiants eux-mêmes dans le cadre de leurs travaux. Chaque site a un thème spécifique et présente dans la majorité des cas, une multitude de sources primaires qu’il est possible de consulter. Le site Teaching American History propose des plans de cours, des documents d’archives, des exercices d’analyse de sources primaires, etc. pouvant être utilisés dans le cadre d’un cours sur l’histoire américaine. Ils est donc possible de trouver de l’information sur l’histoire, majoritairement américaine, mais également sur d’autres périodes telles que la Révolution française (Liberty, Equality, Fraternity : Exploring the French Revolution).  Des sites plus généraux sont également présents comme World History Sources qui présentent un dossier complet sur l’analyse des différents types de sources que l’on utilise en histoire.

La seconde section présente différents outils qui peuvent être utilisés dans le cadre de recherche en histoire. Parmi les outils les plus connus développés par le CHNM, on retrouve Zotero et Omeka. On y retrouve également le livre de Daniel J. Cohen (directeur actuel du CHNM) et de Roy Rosenzwieg, Digital History : A Guide to Gathering, Préserving and Presenting the Past on the Web dont nous avons eu quelques chapitres à lire dans le cadre de notre cours. Parmi les autres outils présentés, on retrouve un outil de recherche de syllabus par sujet à travers un grand nombre d’universités et de collèges, une étude en cours sur l’utilisation de la recherche plein texte (text mining), un programme pour construire une ligne du temps, un moteur de recherche pour les départements d’histoire à travers le monde, etc. Cette section constitue donc une «boîte à outils» pour la recherche.

La dernière section est consacrée à la collecte d’archives numériques et à la présentation de quelques expositions, dont une sur les goulags en URSS. On y retrouve également un site consacré aux ouragans Katrina et Rita, mais la pièce maîtresse de cette section est sans nul doute le site consacré aux événements du 11 septembre 2001 (The Septembre 11 Digital Archives). Dans le cadre de ce projet, plus de 150 000 pièces numériques (courriels, images, articles, etc.) ont été recueillies et sont maintenant accessibles à tous. Ce projet démontre bien les préoccupations du CHNM, soit la conservation des archives et particulièrement celles du présent qui seront, pour les historiens du futur, leurs principales sources. Le numérique prend de plus en plus de place dans nos sociétés, mais les traces qu’il laisse sont parfois éphémères. Je vous invite à lire à ce sujet un article de Roy Rosenzweig, «Sacricity or Abundance ? Preserving the Past in a Digital Era», paru en juin 2003 dans The American Historical Review. Cet article portait sur le problème de la conservation des archives numériques. Étant rédigé par le fondateur du CHNM, ce texte aide à bien saisir le but de cette section du centre qui vise à préserver la mémoire collective par la contribution volontaire, la collecte, etc.

Le CHNM est donc un bon exemple de l’utilisation des médias électroniques et de l’informatique pour la diffusion de l’histoire à un public le plus large possible et la devise que l’on retrouve au bas des pages du site, «Building a Better Yesterday, Bit by Bit», résume bien la mission du CHNM. Que ce soit au niveau primaire, secondaire ou universitaire, pour les enseignants ou les étudiants, tout le monde qui a un intérêt pour l’histoire peut y trouver son compte. L’association du CHNM avec une université assure en quelque sorte la qualité de ce qui y est présenté ainsi que le l’évolution constante de son contenu. La langue peut être une barrière à première vue, mais la richesse de ce qu’on y trouve dans les différents sites vaut le détour comme on dit …

 

Sources :

Center for History and New Media, http://chnm.gmu.edu/, 12 décembre 2011.

CHOEN, Daniel J. et Roy Rosenzweig, Digital History : A Guide to Gathering, Preserving and Presentig th ePas on the Web, Philadelphie, University of Pensilvania Press, 2006.

Rosenzweig, Roy, «Sacricity or Abundance? Preserving the Past in a Digital Era», The Américan    Historical Review,vol. 108, no. 3, juin 2003. <http://www.historycooperative.org/journals/ahr/108.3/rosenzweig.html > (13 décembre 2011)


Un moment de l’histoire du livre électronique: Gutenberg-e

J’en avais glissé quelques mots lors de mon exposé sur le livre électronique, mais je tenais à parler un peu plus en détail de Gutenberg-e (ne pas confondre avec le Gutenberg Project).

Ce projet fut initié par Robert Darnton, alors président de l’American Historical Association (AHA), dont j’ai parlé dans mon deuxième blogue. C’est un projet qui est abandonné depuis plusieurs années, mais il nous en apprend néanmoins beaucoup sur la relation entre les historiens, leurs publications et le web.

La conception du projet est entamée dès 1997, mais c’est lorsque Darnton devient président de l’AHA en 1999 qu’il se concrétise. Le but principal était « de créer et de tester un modèle pour la publication » (Darnton, p.185), mais aussi de revivifier la monographie en histoire et aider les jeunes chercheurs à publier.

Au-delà de l’aspect économique, Darnton savait qu’il aurait à faire face à un problème majeur : le conservatisme des historiens. Il s’agissait donc de publier les meilleures thèses, les bonifier avec des liens, des images, du son, et de les publier avec le plus grand soin. Le scepticisme des académiciens ne pourrait alors qu’acquiescer à la valeur scientifique d’une telle publication, car même au début des années 2000, pour plusieurs, une monographie équivalait nécessairement à un livre papier.

Autre difficulté une fois le projet mis en marche : peu de candidats répondirent à l’appel! En effet, il semblerait que les directeurs de thèse déconseillèrent à leurs doctorants un tel concours : leur éventuelle publication en ligne n’était pas assurée d’être considérée sérieusement par le monde académique.

Il fallut alors que se développe un protocole pour rendre compte des publications en ligne et prendre le temps d’envoyer des copies imprimées aux critiques réfractaires à l’idée de les lire en ligne. Évidemment, une fois qu’une première critique « sérieuse » d’une des monographies parut dans une revue scientifique, l’édition électronique avait fait un déjà grand pas vers la reconnaissance. Il reste qu’aujourd’hui, malgré l’avancement de la technologie pour la lecture en ligne ou sur tablette, plusieurs sont encore réticents.

Une fois les candidats gagnants ayant été déterminés, on se surprit de réaliser que l’écriture d’un livre électronique leur demandait deux fois plus de temps! Ainsi, la souscription des bibliothèques était en péril, car elles ne recevraient pas suffisamment d’ouvrages pour leur argent. Malheureusement, les subventions au programme cessèrent en 2005 et ce fut la fin du projet. Rachetées par Columbia University Press, les 35 monographies produites par Gutenberg-e sont aujourd’hui accessibles gratuitement.

Difficile de dire que Gutenberg-e fut une réussite, mais il a certes publié d’excellents ouvrages selon les critiques, il propose aussi différents types de modèles pour les monographies électroniques et, surtout, il a débroussaillé les étapes de la publication scientifique académique.

Visitez le site, malgré sa fonction « search » tout à fait inefficace, il y sûrement un titre qui piquera votre curiosité!

DARNTON, Robert, « Gutenberg-e », Apologie du livre. Demain, aujourd’hui, hier, Paris, Gallimard, 2001 [2009],p.185-195.

Gutenberg-e, http://www.gutenberg-e.org/index.html, consulté le 6 décembre 2011.

 


Les Droits d’auteur et la liberté du Web

J’ai déjà mentionné dans un commentaire affiché sur ce blog mon intérêt pour la scène politique aux États-Unis.  Un peu comme ici au Québec, la population étatsunienne est profondément désabusée face à l’ineptie de ses politiciens.  Pour nos voisins du sud, cela vient en partie du débat idéologique entre les deux grands partis (démocrates et républicains) qui paralyse le système gouvernemental au grand complet.

Il m’a semblé intéressant de vous faire part de projets de lois qui, pour une fois, regroupent tant les Républicains que les démocrates.  Le SOPA (Stop Online Piracy Act) et le Protect IP (Preventing Real Online Threats to Economic Creativity and Theft of Intellectual Property Act) sont deux projets de loi présentement à l’étude à la Chambre des représentants (SOPA) et au Sénat (Protect IP).

Ces projets de lois bénéficient d’un soutien vigoureux ($$) de certains des plus grands studios hollywoodiens et des plus grandes compagnies de disques.  Il semble bien que des lobbyistes particulièrement efficaces soient enfin venus à bout de la méfiance des politiciens des deux camps dans la défense des soi-disant intérêts supérieurs (financiers) des États-Unis.

Quelques élus et certaines compagnies comme Google, Twitter, Yahoo et Linkedln ont exprimé des réserves sur le projet de loi, mais jusqu’à présent l’opposition reste plutôt molle.  En fait, ces compagnies ne s’opposent pas vraiment au principe de protéger les droits d’auteurs, elles en ont contre le langage nébuleux des projets de lois.

Si ces projets sont adoptés sous leur forme actuelle, toutes les entreprises liées d’une façon ou d’une autre à un site qui héberge du contenu piraté s’exposent à de graves pénalités.  Ainsi les moteurs de recherche (Google, Yahoo) qui affichent des liens, les compagnies (Paypal) qui offrent des services de transactions financières, mais aussi les entreprises qui hébergent les sites et les fournisseurs de noms de domaine (DNS) sont tous susceptibles d’être poursuivis en justice si on peut démontrer un quelconque lien entre eux et un site affichant un contenu piraté.  Une fois informées qu’un site héberge du contenu piraté, les entreprises doivent immédiatement couper tous les liens avec celui –ci sous peine d’être poursuivies par le gouvernement des États-Unis.

C’est justement l’aspect très large de ces lois qui fait dire à certains que cela représenterait surtout une formidable manne pour les avocats.  Les plus gros cabinets d’avocats aux États-Unis figurent parmi les plus importants promoteurs de ces projets de lois.  Quand on considère que la vaste majorité des entreprises du Web sont enregistrées aux États-Unis, il est évident que ces lois pourraient changer l’«univers» Internet en profondeur.

Pour l’instant, les projets de lois sont toujours à l’étude et peuvent encore subir des modifications.  En espérant que ce sujet qui passe un peu sous le radar vous aura intéressé.

Informations complémentaires :

Les projets expliqués ici, ici et ici.

Quelques commentaires pour mieux comprendre:  ici, ici, ici et ici.


Iphone et le tourisme historique

Depuis quelques années, une foule d’organismes permettent de découvrir les grandes villes du monde d’une autre façon grâce à des applications, souvent gratuites, pour les téléphones intelligents. Ces applications ont toutes en commun de fournir une large collection de photos historiques, des données sur le lieu et la date de la prise et de retracer, grâce à votre GPS intégré, quelques photos à proximité de vous. Les autres options sont la superposition des photos historiques sur le paysage actuel grâce à la caméra et les cartes à épingles. Les termes permettant de définir ces technologies sont géolocalisation et réalité augmentée.
Il existe deux grandes catégories pour ces projets, les projets crowdsourced comme Historypin et WhatWasThere et ceux mettant en valeur des collections et archives privées. Ces derniers se concentrent généralement sur une seule ville, par exemple Cleveland, Philadelphie, Montréal, Toronto, Paris, Metz, Nantes, Londres et sont générés par un organisme comme un centre de recherche, un musée ou un centre d’archives.
Ces applications permettent d’allier la technologie et l’étude de l’histoire. Plusieurs objectifs sont visés par les promoteurs. Les sites globaux veulent réunir une histoire photographique mondiale et faire participer les individus à la construction de ce patrimoine. Les musées veulent faire découvrir leur collection et sa valeur, pour éventuellement amener le visiteur à l’intérieur de ses murs. Mais plusieurs projets, bien documentés et très professionnels (Cleveland historical et PhillyHistory.org) vont susciter plus que la curiosité, mais également favoriser la compréhension du passé de la ville.
Les projets constituent une nouvelle approche du tourisme qui favorise la découverte d’une autre facette des villes au moment même où elle est appréhendée. Un tourisme historique autogéré qui permet de renouveler le rapport au passé architectural et urbain. Il faudra bien sûr s’assurer de trouver le meilleur outil avant la visite de chaque ville. Ainsi, plus de gens pourront être amenés à s’intéresser à l’histoire.
Sans avoir moi-même essayé toutes ces applications, elles permettent de s’interroger sur la formule la plus efficace pour la pertinence des archives ainsi consultées. En visitant les sites de Historypin et WhatWasThere, on s’aperçoit rapidement que l’information est lacunaire sur les évènements et l’histoire. Les photos ne sont pas mises en contexte à tout coup. Tandis que les concepteurs de Cleveland historical nous font des Tours très détaillés rendant une interprétation d’une réalité historique, exemple : L’immigration irlandaise.
Il est à noter que les projets plus locaux et mieux à même de répondre aux interrogations des visiteurs vont peut-être nuire à la mission globale que se donnent Historypin et WhatWasThere. Les gens auront tendance à aller directement vers les sources les plus riches, délaissant les autres projets.
Pour Montréal, la toute nouvelle application Musée Urbain Montréal est toujours la plus intéressante d’entre toutes les applications du genre. La collection de 150 photos provenant des archives Notman du Musée McCord est sélectionnée à travers 1,3 million de photos. Il s’agit d’un nombre restreint quand on compare à la quantité de photos sur New York, Londres ou Paris avec d’autres applications, mais Musée Urbain MTL s’avère plus avantageuse pour cette ville qu’Historypin ou Whatwasthere avec leurs quelques dizaines de photos peu commentées.
Il faut tout de même souligner l’incroyable contribution de ces applications pour le tourisme historique. La possession d’un petit appareil électronique peut se révéler être une source inédite d’érudition et de divertissement. Naturellement, pour quiconque désire contribuer du fruit de ses recherches grâce à un corpus de photos commentées, Historypin et WhatWasThere sont des outils faciles à utiliser comparativement à la création de son propre projet.

 

Alex Giroux

Sources:

http://www.apple.com/itunes/

http://www.mononews.ca/nouvelles/1517/musee-urbain-mtl-une-application-avant-gardiste-du-musee-mccord-pour-decouvrir-le-montreal-dhier-et-daujourdhui-de-facon-techno