Comment les plus récentes technologies facilitent le déchiffrement de la plus vieille écriture du monde : 3D, bibliothèque numérique et dictionnaires en ligne

L’assyriologue Dominique Charpin montrait dans l’introduction de son ouvrage Lire et écrire à Babylone comment le déchiffrement des tablettes cunéiformes était une tâche ardue. Il y a, évidemment, la difficulté de traduction. D’abord, il faut identifier la langue véhiculée par la tablette, puisque le cunéiforme était utilisé pour transcrire plusieurs langues. Outre le sumérien et l’akkadien (et ses dérivés, le babylonien et l’assyrien) qui sont les langues propres à la région, le cunéiforme a également été utilisé par des peuples étrangers en contact avec ces vieux Mésopotamiens, pensons simplement aux Hittites et aux Élamites. Ensuite, une fois que l’assyriologue a trouvé la langue du document, il faut identifier la valeur de chacun des signes (au nombre de 600 pour le babylonien standard) et ce n’est pas chose facile lorsque l’on considère que chaque signe peut être à la fois polyphonique (un seul signe pour plusieurs sons) et à la fois polysémique (un seul signe pour plusieurs mots).

En plus de la très laborieuse traduction, l’assyriologue rencontre d’autres difficultés qui rendent sa tâche encore plus ardue, celles-ci sont d’ordre matériel. L’écriture cunéiforme a ceci de particulier qu’elle en est une tridimensionnelle, en effet, le scribe, avec un calame, effectue des incisions en forme de clou (du latin cuneus, d’où le nom cunéiforme) dans de l’argile fraîche. « C’est donc le jeu de l’ombre et de la lumière qui fait apparaître les signes d’écriture […] » (Charpin, 2008 p.20). Cette particularité des inscriptions cunéiformes engendre la difficulté de reproduire fidèlement un document. Si on opte, par exemple, pour la reproduction par photographie, on passe du 3D au 2D et certaines subtilités se perdent, indubitablement. De plus, il faut prendre un minimum de 6 clichés pour que l’ensemble des signes soit visible. Ajoutons qu’il faut que l’éclairage soit optimal. Heureusement, le recours aux nouvelles technologies pourrait combler certaines lacunes de la reproduction. En effet, le département des sciences de l’informatique de l’Université Stanford en Californie développe depuis 2002 une technologie qui permet non seulement de numériser la tablette cunéiforme en 3D, mais aussi de faire son impression tridimensionnelle (The Stanford Cuneiform Tablet Visualization Project). Ce processus se divise en trois étapes principales : la première consiste à numériser la tablette sous plusieurs angles avec une résolution très précise (50 µm). Lors de la seconde étape, on procède à « l’étalement » de la tablette qui est divisée en différents morceaux rectangulaires et ce à l’aide du logiciel Paraform.

Figure 1. (a) A photograph of a small Ur III dynasty cuneiform tablet (from 2100 BC). (b) A Phong-shaded rendering of a 50-micron resolution 3D model containing 3.2-million triangles. Note that the writing wraps around the edges of the tablet, making it difficult to see from a single picture. (c) The writing has been unwrapped and shown as a displacement map as described in the text. (d) The unwrapped inscriptions have been accessibility colored, curvature colored, and rendered with Phong shading to enhance readability. S.A. Anderson and Marc Levoy, Stanford University

Les inscriptions sont ainsi rendues visibles dans une seule reproduction. Puis, selon une technique très minutieuse, on procède à l’impression proprement dite. En dépit de certaines lacunes, la méthode ne réalise pas (encore) une reproduction parfaite, cette technologie permet néanmoins d’apprécier les subtilités de la tablette cunéiforme sous toutes ses courbures, sans que l’on ait à manipuler et donc à abîmer les originaux. On note des projets similaires dans d’autres établissements, notamment au Cornell Creative Machine Lab, un laboratoire associé à l’Université de Cornell à New York, (3D Printing of Cuneiform Tablets).

Outre la difficulté de reproduire fidèlement la tablette cunéiforme, l’assyriologue rencontre un autre problème, les tablettes sont très souvent endommagées et lacunaires. Pour restituer complètement (le plus possible, du moins) un texte, l’assyriologue doit, le plus souvent, recourir à toutes les copies existantes. Ceci est possible pour les textes littéraires qui, en fonction de leur popularité, sont fréquemment recopiés. C’est, évidemment, toute autre chose pour les tablettes comptables. Ainsi donc, l’assyriologue part à la recherche des différentes tablettes d’un même récit. Mais, autre obstacle, les tablettes sont réparties un peu partout dans les Musées et Universités du monde, résultat de l’internationalisation des fouilles en Irak à la toute fin du XIXe siècle. Dominique Charpin donne l’exemple des tablettes découvertes à Nippur qui sont réparties dans trois différentes institutions : l’une à Philadelphie aux États-Unis, l’autre à Istanbul en Turquie et la troisième en Allemagne. Heureusement, les différentes institutions commencent à travailler de concert et à créer des bases de données où sont cataloguées les innombrables tablettes. Tel est le cas de la Cuneiform Digital Library Initiative (CDLI) un projet dirigé par Robert K. Englund de l’Université de Californie et Peter Damerow de Max Planck Institute for the History of Science à Berlin. Parmi les partenaires, évidemment nombreux, on compte le British Museum et le Musée de l’Ermitage en Russie.

Leur projet est d’envergure, les directeurs souhaitent numériser systématiquement toute la documentation cunéiforme existante et procéder à sa publication électronique. On estime, très approximativement, à plus d’un demi million de tablettes cunéiformes remisées dans les collections privées et publiques et le CDLI a déjà catalogué électroniquement près de 225 000 de ces documents. L’objectif est donc que chacun des documents possède une fiche contenant la translitération (la transcription du texte en alphabet grec), un glossaire et une photo que l’on peut agrandir pour apprécier les détails. Dommage qu’elle n’utilise pas la technologie 3D ! Cette base de données permet ainsi de pallier, en partie, au problème de déplacement. De plus, le regroupement des documents dans une base de données centrale facilite, il va sans dire, la recherche.

Nous avons souligné, plus haut, la quantité élevé de signes cunéiformes dont chacun possède plusieurs valeurs mais qui peuvent également être combinés pour former un nombre impressionnant de mots. En ce qui concerne l’akkadien, la traduction est facilitée par l’existence d’un très volumineux dictionnaire, le Chicago Assyrian Dictionnary, compilé depuis le début des années 1920. Jusqu’à tout récemment, il fallait se déplacer dans les bibliothèques pour pouvoir le consulter mais, depuis le printemps 2011, il est maintenant possible de le télécharger gratuitement en ligne (The Assyrian Dictionary of the Oriental Institute of the University of Chicago). Ce sont 21 volumes contenant plus de 8000 pages qui sont ici rendus accessibles. Les sumérologues auraient la tâche facilitée s’ils avaient accès à de telles ressources mais, dommage, il n’existe pas de dictionnaires encyclopédiques pour la langue sumérienne, seulement quelques ouvrages isolés portant sur un vocabulaire thématique.

La lecture des documents cunéiformes demeurera toujours au stade de déchiffrement, il est en effet impossible, même pour les assyriologues les plus chevronnés, de lire de façon instantanée un texte cunéiforme comme vous lisez ces lignes à l’instant sans trop y réfléchir. À moins que l’inscription soit d’une calligraphie parfaite et soit très stéréotypée, son déchiffrement est un processus mental long et fastidieux. Certaines technologies facilitent néanmoins cette laborieuse tâche. Nabû soit loué !

Cloé C.

ANDERSON, Sean et Marc LEVOY, « Unwrapping and Visualizing Cuneiform Tablets », IEEE Computer Graphics and Applications, Vol. 22, No. 6, November/December, 2002, pp. 82-88, http://graphics.stanford.edu/papers/cuneiform/, (15 décembre 2011)

« CDIL. Cuneiforme Digital Librairy Initiative », < http://cdli.ucla.edu/ >, (16 décembre 2011)

CHARPIN, Dominique, « Lire et écrire à Babylone », Paris, PUF, 2008, 315p.

ROTH, Martha T. (éditrice en chef), The Assyrian Dictionnary of the Oriental Institute of the University of Chicago,  Oriental Institute of the University of Chicago, Avril 2011 (dernière révision), 21 volumes, http://oi.uchicago.edu/research/pubs/catalog/cad/, (16 décembre 2011)



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